Complexe d’Œdipe

Le mythe freudien

Si l’on en croit un bon nombre de pages de la littérature psychanalytique, le mythe freudien du complexe d’Œdipe serait l’histoire rocambolesque selon laquelle les garçons, dans leur enfance, voudraient « coucher avec leur mère et poignarder leur père ». Cette conception attribue étrangement un caractère universel à des sentiments aussi insolites. Cependant, elle est restée fortement ancrée dans les pratiques psychologiques depuis plus d’un siècle.

Lacan s’est quelquefois lui aussi inspiré de cette acception dans son séminaire, peut-être afin de ne pas dérouter son auditoire de cliniciens peu enclins à le suivre dans les champs de la géométrie, de la philosophie, ou de la linguistique.

Néanmoins, Lacan a le plus souvent décrit le complexe d’Œdipe comme une métaphore de la relation de l’enfant à la mère : « d’être la seule qui donnerait le bonheur ». En fait, une telle forme de « regret » (… ou de « frustration » …) exprime, non pas les intonations d’ordre affectif d’une relation duelle et intersubjective, mais plutôt la demande dans le cadre de l’aliénation signifiante et sociale, c’est-à-dire le rapport du sujet avec le langage.

Connaissant l’importance de la sexualité infantile dans les théories de Freud, on pourrait rattacher le complexe d’Œdipe à l’éveil de la sensualité chez l’enfant. Cependant, les œillères du schéma freudien, centré sur la tentation de l’inceste maternel et sur l’interdit paternel, enferment la réflexion dans un pattern familial invariable, et masquent les autres sources d’attrait sexuel que sont par exemple les sœurs, les cousines, les voisines, etc. pour les garçons, ou bien les frères, les cousins, les voisins, etc. pour les filles. On pourrait aussi associer le complexe d’Œdipe à l’avènement de l’autorité parentale et à la trame des principes éducatifs, mais ces sujets sont abondamment traités ailleurs dans l’œuvre de Freud ainsi que dans celle de Lacan.

Le complexe d’Œdipe freudien s’avère une invention bizarre dont l’importance dans le monde de la psychanalyse semble exagérée par rapport à son influence réelle ou même métaphorique.

La tragédie d’Œdipe

Le destin tragique d’Œdipe a inspiré l’essence du récit de sa vie, alors que l’inceste ne représente qu’une péripétie parmi d’autres dans son histoire.

Le mythe transcrit par Sophocle dans ses tragédies (Œdipe roi et Œdipe à Colone) a pour thème la fatalité poursuivant Œdipe impitoyablement. Suite à la malédiction des Labdacides, un oracle a prédit à Laïos et Jocaste, roi et reine de Thèbes, que leur fils à naître tuerait son père et épouserait sa mère. Pour conjurer le sort, le bébé est abandonné dès sa naissance. Mais un berger le trouve et lui sauve la vie. Recueilli et élevé par le roi et la reine de Corinthe, Œdipe s’enfuit après avoir appris à son tour les prédictions de l’oracle, mais il ne sait pas que ceux qui l’ont nourri ne sont pas ses vrais parents. Croisant un vieillard arrogant, il le tue sans savoir que c’est Laïos son vrai père. Ayant débarrassé Thèbes du Sphinx, il devient un glorieux sauveur, et épouse Jocaste sans savoir que c’est sa vraie mère. Dans les tragédies de Sophocle, il n’est jamais question qu’Œdipe eût voulu coucher avec sa mère, puisqu’il ne savait pas que c’était sa mère. S’il avait su ce qu’il faisait, il ne l’aurait pas fait. Lorsque la peste ravage Thèbes dont il est roi, il se met lui-même à la recherche de l’assassin du roi Laïos, malgré les mises en garde du devin Tirésias qui connaît la vérité. Et quand Œdipe réalise enfin les revers de son destin, il se crève les yeux.

On voit bien que les « tentations » alléguées par le complexe d’Œdipe des psychanalystes ne sont pas en adéquation avec le récit de la tragédie d’Œdipe. En effet, si volonté d’inceste il y a, c’est celle du pouvoir de la malédiction et non le « désir sexuel infantile » du sujet … à moins de considérer métaphoriquement la sexualité humaine comme une malédiction divine. Mais il ne semble pas y avoir ébauche de cela dans Freud, bien au contraire.

Le mythe d’Œdipe est exemplaire parce qu’il montre les errements du sujet qui ignore les caprices de son infortune.

Comme le dit Lacan dans le Séminaire 8, « il ne savait pas qu’il avait tué son père et qu’il couchait avec sa mère ». L’ignorance maintient le fil permanent du destin d’Œdipe, ainsi que l’exprime Tirésias : « tu ne soupçonnes pas l’étendue de tes malheurs », car Œdipe était inconscient : il ne savait pas qu’il ne savait pas.

Complexe de l’aliénation

En étant né, le sujet du langage a été aliéné à des signifiants qui étaient là avant, et le sujet ne peut pas deviner quels secrets détiennent ces signifiants. Le chant du chœur de la tragédie Œdipe à Colone (« Mieux vaut cent fois n’être pas né […] ») pourrait par exemple se reformuler ainsi : « Plutôt ne pas être né, que d’assumer le destin de ces signifiants qui me sont associés ! ».

De la même façon, les enfants non désirés doivent vivre leur vie en endurant le poids de la haine qui a été assignée à leurs signifiants avant leur naissance, c’est-à-dire en supportant leur insertion dans « une chaîne signifiante qui les rejette ».

Nous distanciant franchement de Freud, nous appelons complexe d’Œdipe la soumission obligée et aveugle du sujet humain au joug de l’aliénation signifiante, autrement dit la notion classique d’inconscient : c’est le « il ne savait pas » du héros de Sophocle s’acheminant obstinément vers son destin, sans se douter de l’adversité du sort que portent les signifiants. De même, le sujet humain ex-siste dans l’inter-signifiance en étant inconscient du fait qu’il y a des chaînons manquants dans la maîtrise de ses actes.

À la différence du complexe d’Œdipe des psychanalystes qui a généré des kilomètres de textes s’interrogeant sur son utilisation pour le garçon ou pour la fille, le « il ne savait pas » de l’aliénation signifiante s’applique au sujet sans distinction de genre, de la même manière pour le garçon et pour la fille.

Œdipe « ne savait pas » la tragédie de son destin

Œdipe « ne savait pas » la tragédie de son destin

Références

Œdipe roi : [page 114] Tirésias : Je déclare que tu es, à ton insu, lié d’un nœud infâme avec ceux que tu chéris le plus au monde et que tu ne soupçonnes pas l’étendue de tes malheurs.

Œdipe à Colone : [page 268] Aussi bien, mes actes, vous verriez que j’en suis la victime plus que le responsable, s’il me fallait dévoiler la part de mes parents dans ce qui vous fait horreur.

Œdipe à Colone : [page 288] Si un oracle a prédit à mon père qu’il mourrait de la main de ses enfants, par quel biais, dis-moi, pourrais-tu me le reprocher, puisque mon père, dans ce temps-là, ne m’avait pas engendré, puisque ma mère ne m’avait pas enfanté, puisque je n’avais pas encore été conçu ?

Œdipe à Colone : [page 294] Chant du chœur : Mieux vaut cent fois n’être pas né […]

Séminaire 5 : [page 245] […] [les] enfants non désirés […] ils ne veulent pas de cette chaîne signifiante dans laquelle ils n’ont été admis qu’à regret par leur mère.

Séminaire 8 : [page 124] […] [la] figure fondamentale dans la tragédie d’Œdipe, c’est le il ne savait pas qu’il avait tué son père et qu’il couchait avec sa mère.

Séminaire 17 : [page 85] […] l’appareil, qui est celui du social, et qui aboutit au complexe d’Œdipe, fait que, d’être la seule qui donnerait le bonheur, justement à cause de cela, elle est exclue.

Séminaire 24 : [séance du 15/03/1977] […] Œdipe […] a tué quelqu’un qu’il ne connaissait pas et il a couché avec quelqu’un dont il n’avait aucune idée que c’était sa mère.

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