Graphe du désir

Au cours du Séminaire 5 (« Les formations de l’inconscient ») en 1957 et 1958, Lacan a entrepris d’étudier de manière approfondie les productions de l’inconscient en tant que processus du langage, c’est-à-dire les formations signifiantes. À cette occasion, il a construit un graphe primordial appelé le graphe du désir, qui analyse les incidences sociales de l’aliénation du sujet au langage, et explore diverses solutions d’inter-signifiance offertes par l’inconscient. Ce graphe a été repris dans l’article « Subversion du sujet et dialectique du désir » des Écrits. La version complète du graphe est fournie dans les Écrits (page 817). Nous en présentons ici une version volontairement simplifiée, afin de focaliser notre attention sur les thèmes les plus essentiels montrés par le graphe.

Version simplifiée du graphe du désir qui analyse les incidences sociales de l’aliénation du sujet au langage

Version simplifiée du graphe du désir

Étages du graphe

Le graphe du désir de Lacan se place « entièrement sur le plan du signifiant ». Si l’imaginaire est là, c’est en tant qu’imaginaire humain soudé au symbolique dont il constitue la matière, la consistance.

Le graphe se compose de la superposition en calque de deux graphes distincts comprenant chacun deux étages.

— Un premier graphe décrit la relation d’inter-signifiance lorsqu’elle s’appuie sur un échange social à part entière. Cette relation s’instancie dans un acte de parolequi est toujours présent, même si parfois il n’est pas explicitement prononcé. La signification lexicale et le sens métaphorique représentent les formes de solutions fournies par l’inconscient. Sur la figure du graphe, ces deux niveaux correspondent aux deux lignes courbes horizontales de l’énoncé et de l’énonciation.

— Un second graphe décrit des modes d’inter-signifiance que Lacan, dans les Séminaires 5 et 6, appelle en « court-circuit ». Dans ces niveaux, des propos sont peut-être articulés, mais le support d’un acte de parole n’est pas essentiel pour porter les chaînes signifiantes mises en jeu. Ces deux modes d’interaction directe avec l’inconscient et le langage se manifestent de façon sous-jacente et complémentaire par rapport aux deux lignes de l’acte de parole. Sur la figure du graphe, ces deux niveaux correspondent aux deux lignes droites horizontales du narcissisme et du fantasme.

Rôle social de la demande

Le sujet étant un être de langage, son ex-sistence s’avère nécessairement, obligatoirement, et complètement structurée par la relation à l’Autre en tant que champ des signifiants. Métaphoriquement, comme toujours dans le discours de Lacan, « la demande est le symbole du rapport du sujet à l’Autre ». Cela signifie que c’est à l’Autre que s’adresse la demande, et que c’est de l’Autre que la demande reçoit les réponses d’inter-signifiance élaborées par l’inconscient.

Le trajet de la demande tisse l’ossature du graphe. Les mécanismes langagiers de l’inconscient manipulent les chaînes signifiantes de la demande, et schématisent ainsi les pensées et les relations sociales « sur le plan du signifiant ». Il en résulte notamment l’émergence des symptômes, ainsi que l’apparition de la sublimation ou du refoulement.

Pendant l’enfance, la socialisation des épisodes de l’inter-signifiance se fabrique simultanément par rapport aux pairs et par rapport aux adultes qui apparaissent souvent comme des êtres étranges pour les enfants. Ces constructions signifiantes, résultant de l’application des processus de l’inconscient à la demande dans le graphe, influencent l’ex-sistence sociale pendant de nombreux moments de la vie, par exemple au cours du transfert.

Cheminement de la demande

Le graphe montre le cheminement de la demande à travers les différents niveaux, et ponctue sa rencontre avec les quatre lignes horizontales du graphe du désir. Dans sa marche ascendante, la demande trouve successivement la solution du narcissisme mettant en jeu le moi et l’image du corps, celle de l’énoncé concrétisant les significations lexicales, celle du fantasme en tant que prototype d’une solution en court-circuit qui s’annonce à la fois séduisante et facile, puis au bout du compte celle de l’énonciation portant enfin l’accomplissement du sens métaphorique.

Selon les niveaux, la demande se formule en termes de parole, de discours, ou simplement de langage.

Demande et désir

Lorsque le chemin de la demande — allant de l’énoncé à l’énonciation — atteint le niveau du fantasme, il rejoint le désir noté avec la lettre « d ».

Habituellement, le terme de désir qualifie une aspiration profonde généralement orientée vers un objet ou un but : désir de posséder, désir de faire quelque chose, désir de réussir, désir amoureux, etc. Dans le graphe, le désir n’a pas d’objet concret, il est simplement désir d’énonciation ; il se trouve toujours inscrit dans la demande, « modelé par les conditions de la demande ». Il s’affirme explicitement comme étant l’élément moteur de celle-ci dans les deux niveaux supérieurs : le fantasme et l’énonciation.

L’énoncé de la demande formule le besoin, son énonciation encapsule le désir.

Demande et pulsion

En haut et à droite du graphe, Lacan a placé la pulsion — qu’il écrit comme la conjonction/disjonction entre le sujet barré et la demande, notée ici « D ». La pulsion soutient la demande lorsque cette dernière s’épuise.

Hiérarchie logique des étages du graphe

Métaphoriquement, le dessin du graphe de Lacan évoque le trajet d’une demande qui escaladerait les étages, et gravirait les échelons un à un. De même, le titre de section précédent, « cheminement de la demande », s’inspire naturellement de cette métaphore du graphe comme un parcours ascensionnel.

L’image obtenue est élégante et expressive. Néanmoins, il faut ajouter une précision majeure : il n’y a pas de succession temporelle dans les rencontres avec les quatre étages du graphe, ni de notion de stades au sens de la psychologie du développement. La demande du sujet, en tant que recherche de solutions d’inter-signifiance, rencontre simultanément à tout instant les quatre niveaux : les solutions à une demande peuvent se composer conjointement de narcissisme, d’énoncé, de fantasme, et d’énonciation. À un moment donné de la demande, certaines composantes peuvent être absentes ou bien certaines peuvent être plus intenses que d’autres, mais aucun niveau n’exclut les trois autres niveaux du graphe. Chaque sujet éprouve tous les jours à quel point les quatre modes d’inter-signifiance sont simultanés et complémentaires ; par exemple, pour se construire, l’énonciation peut avoir besoin à la fois du narcissisme, de l’énoncé, et du fantasme.

S’il n’y a pas de succession temporelle entre les étages du graphe, il y a cependant entre eux une hiérarchie logique corrélée visuellement avec leur empilement vertical. D’une part, chaque solution se révèle plus enrichissante pour le sujet que la solution qui lui est immédiatement inférieure. D’autre part, chaque étage indique une relation sociale plus complexe que celles des étages qui lui sont inférieurs. Par rapport à des stades logiques décrivant la relation du sujet au langage, l’énoncé correspond au stade du miroir et l’énonciation au stade de la métaphore.

Hiérarchie logique des composantes de la demande

Composantes de la demande

Références

Séminaire 5 : [page 15] […] maintenant [dans le graphe] nous nous plaçons entièrement sur le plan du signifiant. Les effets sur le signifié sont ailleurs, ils ne sont pas directement représentés.

Séminaire 16 : [page 51] […] je lis, sous la plume du scribe d’alors qui, malgré ses négligences, n’en a pas moins fort bien retenu ce qui est ici essentiel — Notre schéma représente, non le signifiant et le signifié, mais deux états du signifiant.

Séminaire 5 : [page 271] […] la notion fondamentale de la dépendance primordiale du sujet par rapport au désir de l’Autre. Ce qui est structuré du sujet passe toujours par l’intermédiaire de ce mécanisme qui fait que son désir est déjà en tant que tel modelé par les conditions de la demande.

Séminaire 5 : [page 429] […] elles [ces deux lignes] peuvent rester distinctes parce que pour le sujet elles le sont, et qu’entre les deux il y a tout ce champ qui, Dieu merci, n’est pas mince et qui n’est jamais aboli. Il s’appelle le champ du désir.

Séminaire 6 : [séance du 03/12/1958] […] ces deux lignes représentant l’une le procès de l’énonciation, l’autre le procès de l’énoncé […] nous retrouvons toujours cette duplicité chaque fois qu’il va s’agir des fonctions du langage.

Séminaire 6 : [séance du 27/05/1959] […] la demande joue cette fonction métaphorique […] devient symbole du rapport avec l’Autre […]

Séminaire 8 : [page 205] La forme générale [du graphe] en est donnée par le splitting, le dédoublement foncier des deux chaînes signifiantes où se constitue le sujet.

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