Le récit du rêve est un roman

Ce chapitre examine quelques concepts jouant un rôle notable dans la psychanalyse classique, afin de leur donner un éclairage cohérent avec le contexte de notre modèle du psychisme — c’est-à-dire de les repenser dans le cadre de la division signifiante, dans le cadre de l’inconscient en tant que processus langagier, et dans le cadre du désir d’énonciation.

Commençons par le rêve en le considérant simplement comme une activité normale du cerveau humain, sans chercher inutilement à lui découvrir des interprétations alambiquées, mais en préférant accorder notre attention au récit du rêve dont l’énonciation a la forme d’un roman.

Rêve

Le rêve résulte d’activités cérébrales se déroulant pendant le sommeil, et donnant l’impression de vivre des événements exactement comme si l’on était éveillé. Cette définition résume la notion de rêve, et suggère explicitement la distinction qu’il faut instaurer entre le rêve — qui se produit à l’état de sommeil — et le récit du rêve qui est une activité d’éveil.

Les rêves ont occupé une place importante dans l’imagination des hommes depuis les débuts de l’humanité : observation de signes divins, réception de messages venant des morts, compréhension de rêves prémonitoires, interprétation des rêves, recherche et classification d’imageries communes, etc.

Sommeil paradoxal

Pour la neurobiologie, le rêve est une activité physiologique du système nerveux se manifestant principalement au cours du sommeil paradoxal.

Le sommeil paradoxal est une fonction biologique rythmique, déterminée génétiquement, et déclenchée de façon périodique et régulière au cours du sommeil par les centres bulbaires. Pendant le sommeil paradoxal, l’activité cérébrale montre un tracé rapide et irrégulier semblable à celui de l’éveil cortical, alors que pendant le sommeil profond le tracé des ondes cérébrales est lent et ample. Lors du sommeil paradoxal, les yeux des dormeurs sont animés de mouvements rapides, et l’atonie musculaire est complète.

Le sommeil paradoxal est un processus physiologique commun à tous les mammifères et aux oiseaux. Seules la durée et la périodicité du sommeil paradoxal varient selon les espèces.

Les expériences ont prouvé qu’un dormeur réveillé en phase de sommeil paradoxal peut la plupart du temps raconter un rêve, ce qui a conduit à associer les rêves avec le sommeil paradoxal. En effet, bien qu’il se produise probablement des rêves pendant les autres phases du sommeil, c’est majoritairement pendant le sommeil paradoxal que surviennent les rêves dont on se souviendra et dont on fera ensuite un récit.

Rêve et récit du rêve

Le récit d’un rêve est la narration de péripéties souvent absurdes dont on a été l’acteur en songe, et qui se sont déroulées comme un film sous la forme d’une succession d’images.

Lorsque l’on raconte un rêve, on le fait avec une intonation de certitude aussi vive que si l’on racontait une aventure effectivement vécue. Pourtant, chacun a observé que la mémorisation des rêves est fragile et éphémère, puisque l’histoire sera définitivement oubliée si l’on n’a pas l’habileté de la fixer quand on la tient, et de la conserver de façon pérenne, par exemple en la notant par écrit. De même, chacun a expérimenté ces récits de rêve qui retracent une histoire parfois très longue et mouvementée, et qui intègrent un événement ayant interrompu le sommeil, comme si le récit du rêve avait été paradoxalement construit en remontant le temps précédant ce dernier événement (par exemple le rêve de la guillotine raconté par Alfred Maury en 1861). Un récit de rêve, quelquefois plein de rebondissements, est-il le souvenir d’une histoire venant juste d’être vécue en songe ? Pour en être sûr, il aurait fallu capter les images du rêve pendant le sommeil, et les mémoriser pas à pas.

Rêve et inconscient

Le rêve est un travail de l’inconscient qui s’accomplit pendant le sommeil paradoxal : les processus de l’inconscient se déroulent au cours du rêve en tant que mécanismes de l’inter-signifiance traduits en images comme au cinéma. Alors que le système perceptif est déconnecté du monde extérieur, la trame du rêve provient de constructions symboliques internes, et fait retour via l’imaginaire en simulant la perception. Les images du rêve sont bâties par les pensées de l’inconscient et se montrent avec la furtivité des représentations immédiates, tandis que les souvenirs du rêve sont des représentants que l’on parvient de temps en temps à accrocher à ces représentations.

Le travail du rêve mélange des préoccupations ou des événements récents, avec des souvenirs anciens ou bien des personnages et des images du passé. Il est généralement accompagné d’un vécu en songe de situations plus ou moins abracadabrantes, façonnant une histoire qui pourra se frayer un passage vers un récit de rêve.

Certes, les rêves peuvent souvent brasser toutes sortes d’idées sur le passé, le présent, ou l’avenir. Néanmoins, rien ne permet objectivement d’y voir des « messages » provenant de pensées refoulées cherchant à dévoiler des vérités cachées, ni d’en chercher de savantes interprétations. En fait, il est déjà suffisant de considérer le rêve et son récit comme des mécanismes de l’inconscient utilisant les matériaux présents dans la mémoire pour en faire des jeux d’inter-signifiance.

En effet, même si rien ne prouve qu’un récit de rêve soit le récit exact du contenu d’un rêve qui l’a précédé, on est en présence — avec le récit du rêve — d’une fiction qui est une production langagière.

Différence entre le rêve qui est une activité physiologique du système nerveux, et son récit qui est une production langagière.

Différence entre le rêve et son récit

Références

Séminaire 6 : [séance du 11/02/1959] Ella Sharp n’a pas manqué de souligner que tout ce qu’il [le patient] raconte est du pensé, non pas du senti.

Séminaire 17 : [page 72] […] l’essentiel de la méthode freudienne pour aborder ce qu’il en est des formations de l’inconscient, c’est de se fier au récit. L’accent est mis sur ce fait de langage […]


Le récit du rêve est un roman

Le rêve n’est pas le propre de l’homme, puisque la neurobiologie démontre que le processus générique du rêve est le même chez tous les mammifères.

Le propre de l’homme, c’est d’en parler. Le récit du rêve est une production symbolique spécifique à l’être humain, racontée par un sujet barré, peu importe le contenu du rêve réel s’il y en a eu un. C’est le sujet de l’énonciation qui raconte le rêve, alors que le sujet de l’énoncé interprète le rôle de personnage du rêve. L’énonciation du rêve en crée un énoncé.

Le récit du rêve montre un exemple de la « restructuration après coup » que Lacan a fait ressortir des textes de Freud à propos de la remémoration, et à laquelle il se réfère souvent en employant le mot allemand : nachträglich.

La littérature psychanalytique est remplie de récits de rêves, certains étant presque des romans par leur longueur et la richesse des détails. C’est effectivement en tant que romans, c’est-à-dire comme « reconstructions » produites à l’état d’éveil dans l’ordre symbolique, qu’il faut entendre les récits de rêves.

La narration  du rêve est une histoire dans le symbolique

Narration dans le symbolique

Références

Écrits: [page 256] [à propos de la remémoration] […] autant de restructurations de l’événement qui s’opèrent, comme il s’exprime : nachträglich, après coup.

Séminaire 1 : [page 20] Mais l’accent porte toujours plus sur la face de la reconstruction que sur la face de la reviviscence […] ce dont il s’agit, c’est moins de se souvenir que de réécrire l’histoire.

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